L’intégration est-elle plus facile dans une culture avec laquelle nous partageons la langue ?

Je voudrais vous partager un constat que j’ai pu faire lors de mes différentes sessions de coaching sur la problématique de l’intégration dans un pays. Et plus particulièrement les défis des expatriés arrivés dans un pays dont ils partagent la langue. Comme par exemple des Français au Québec, des Américains au Canada ou des Flamands aux Pays-Bas.

 

Naturellement nous pensons que le processus d’intégration dans un pays dont on parle la langue est plus rapide car il est facilité par la connaissance immédiate de la langue. Par conséquent l’accès direct aux informations et la possibilité de rencontrer des ressortissants du pays se fera plus aisément.

En effet, la communication est tout de suite effective et la sécurité émotionnelle – déjà bien ébranlée par la transition – n’est pas mise en péril par la barrière linguistique que connaissent bien les autres expatriés et qui, parfois, est un frein majeur d’intégration lorsque la langue n’est pas apprise et la communication impossible.

Même si les premiers mois sont probablement plus faciles et moins déroutants, j’ai pu constater dans mes sessions de coaching que l’intégration n’est pas pour autant, aussi simple et rapide qu’il y paraît au premier abord.

Dans cet article je souhaite ouvrir de nouvelles perspectives pour ceux et celles qui se trouvent dans cette situation, et qui, peut-être, butent sur des murs qu’ils n’attendaient pas, ou ne voyaient simplement pas venir.

Explorons ensemble les trois raisons principales qui pourraient expliquer ces difficultés inattendues.

1 : UNE HISTOIRE COMMUNE COMPLIQUEE

Lorsqu’en plus de parler la même langue – vous partagez aussi un pan compliqué de l’histoire entre vos pays, les relations individuelles peuvent être empreintes d’idées préconçues et d’apriori. Ancien colon, colonisé, ennemi ou allié, votre Histoire vous a précédé et peut, inconsciemment, « donner le La » à vos relations. Prenons comme exemple un Québécois qui accueille un Français. Il porte en lui des préjugés fondés sur leur histoire commune : l’abandon du Québec aux Anglais par la France est certes histoire ancienne, pourtant, elle peut avoir encore aujourd’hui un impact sur les relations qu’un expatrié français développera avec un ressortissant québécois. Tout comme, la colonisation passée de la RDC, peut affecter les relations entre un Belge et un Congolais.

A contrario, un expatrié arrivant dans un pays dit plus « neutre » – entendons par là sans histoire commune – bénéficiera d’un statut plus confortable. On pourrait presque dire que seule la relation présente importe. Cette relation peut ainsi se bâtir sans précédents défavorables car elle sera écrite à partir d’une page historique blanche.

Néanmoins, ces relations historiques teintées d’apriori ne sont pas gravées dans le marbre ! Un expatrié qui partage un pan d’histoire commune difficile avec son pays d’accueil a la possibilité de ne pas faire durer aujourd’hui les difficultés d’hier. Lorsqu’il est conscient de l’histoire commune des deux pays, l’expatrié peut alors comprendre les implications qu’elle a sur sa relation avec ses hôtes. A partir de là, il peut choisir de faire attention à son attitude, à son langage et à son état d’esprit. En faisant ainsi, il développe sa qualité d’empathie. L’empathie est la capacité de ressentir les émotions, les sentiments et les expériences de son interlocuteur et de pouvoir se mettre à la place de l’autre. Cette attitude nécessite un effort de compréhension de l’autre et elle transforme en profondeur la qualité d’une relation. Lorsqu’un expatrié démontre un intérêt soutenu pour la culture de celui qui l’accueille, essaie de comprendre son histoire, son vécu et ce qu’il ressent, il envoie un message valorisant à son interlocuteur : « Je m’intéresse à toi et j’essaie de te comprendre ». Cette attitude brise le mur invisible qui le séparait inconsciemment de son interlocuteur et permet à chacun de se rencontrer vraiment. L’empathie provoque l’empathie en retour et l’intégration, basée sur ces rencontres et ces nouvelles relations, se fera plus en profondeur.

Pour développer cette compétence et dépasser les embûches d’une histoire commune je vous propose de vous poser les questions suivantes :

  • Quelle est la perspective des ressortissants de mon pays d’accueil sur notre histoire commune ?

  • Comment perçoivent-ils cette histoire ?

  • Quelles conséquences cela a-t-il sur l’image qu’ils peuvent avoir de moi ?

  • Etant donné cette histoire commune, comment réagirais-je si j’étais à leur place ?

  • Que puis-je faire pour les comprendre davantage?

2 : UNE LANGUE COMMUNE, VRAIMENT?

Comprendre tout ce qui se passe autour de soi et pouvoir communiquer dès la sortie de l’avion est évidemment une vraie chance – voire même un luxe en expatriation. Les expatriés en Chine, au Brésil ou en Finlande ne me contrediront pas ! Une fois dépassée la phase de découvertes de l’accent et d’expressions différentes, le Francophone en francophonie ou l’Anglophone en anglophonie peut croire, à ses dépends, que finalement, ils parlent la même langue.

Linguistes, psychologues et sociologues s’accordent pour dire que langue et culture sont inter-reliées. La langue influence la culture et vice-versa. Par conséquent la langue est un moyen non seulement d’échanger des informations (au niveau du contenu) mais également de véhiculer des valeurs, des normes, des croyances propres à la culture (transmises au niveau psychologique).   L’anglais parlé à Toronto est influencé par la culture canadienne lorsque l’anglais de Londres est un reflet de la culture anglaise. Les subtilités, les intensités, l’humour ou les messages sous-jacents sont différents et l’expatrié qui n’y prend garde, peut se trouver dans des situations cocasses dans le meilleur des cas, ou faire des faux-pas culturels parfois plus embarrassants.

Dans le schéma ci-dessous, on comprend que le background culturel qui influence la langue parlée des interlocuteurs n’est pas le même dans les deux situations.

Les risques d’incompréhension de l’autre sont surtout dus à l’oubli que nos cultures influencent nos façons de parler. Chaque culture a des orientations et préférences culturelles comme la notion de temps ou de territoire, le style de communication, le mode de pensée, les fonctionnements organisationnels. Or la langue véhicule, de manière très subtile, et inconsciente chacune de ces orientations et préférences.

La rapidité induite par la communication immédiate comporte le risque de brûler les étapes importantes de découvertes, d’observations, de questionnements, de curiosités et d’apprentissages. Ces étapes sont en l’occurrence naturellement inclues dans la période « muette » lors de l’apprentissage d’une langue étrangère.

Il est important que l’expatrié, même s’il parle la même langue que les habitants de son pays d’accueil, reste curieux et cultive son désir de comprendre et d’explorer le cadre de référence culturel de son interlocuteur. De cette façon il peut diminuer le risque de faux-pas culturels, d’incompréhension et de raccourcis stéréotypés. Il démontre ainsi son adaptabilité en modifiant petit à petit son langage maternel et en y incorporant des teintes de culture locale. Cette compétence contribuera aussi à améliorer son processus d’intégration et la qualité des rencontres.

Quelques questions pour aller plus loin :

  • Quelles sont les expressions, les mots, les tournures de phrases souvent utilisées dans mon pays d’accueil ?

  • Que cela me dit-il de la culture qui m’environne ?

  • Quelles différences est-ce que je note avec ma langue maternelle ?

  • Quel est mon rapport à la langue de mon pays d’accueil ?

  • En quoi cela influence-t-il mon processus d’intégration ?

3 : UNE PREPARATION PLUS LEGERE

Dans mon travail avec les expatriés j’ai pu remarquer qu’une préparation rigoureuse à l’expatriation, aussi bien matérielle, culturelle qu’émotionnelle jouait un rôle important dans la réussite de l’expatriation. Cette préparation aide à mieux « transférer » sa vie d’un pays à un autre et à mettre toutes les chances de son côté pour s’intégrer plus facilement. Si l’expatrié parle la même langue la préparation matérielle (choix du quartier, du logement, des écoles…) est évidemment facilitée par l’accès immédiat à l’information.

En revanche la préparation culturelle et émotionnelle est plus facilement survolée, voire même inexistante puisque le futur expatrié qualifie de « facile » cette expatriation   Et c’est justement là que le bât blesse. Car malgré tout, cette transition ne doit pas être négligée.

Le déracinement, la perte de repères, le choc culturel, l’isolement, l’éloignement du pays natal, la perte du travail pour le conjoint, sont communs à toutes les expatriations. Et le niveau de la préparation psychologique à ces changements assure une meilleure confrontation à la réalité de la transition.

Cela évite surtout les projections construites à partir de photos, de récits divers et agrémentées d’une bonne dose d’imagination et qui sont malheureusement souvent éloignées de la réalité de la vie quotidienne et de la réalité de la courbe normale de l’expatriation. Ces projections rendent l’atterrissage désagréable et la confrontation à la réalité douloureuse. Parce que simplement on ne s’y attendait pas !

La rapidité d’introduction dans une culture induite par une langue commune ne garantit donc pas la facilité d’intégration malgré les avantages que cela représente ! Cette rapidité, pour conclure, me semble finalement être un faux-ami…vous savez, celui sur lequel vous comptiez mais qui, en réalité, vous tend des pièges !

2018-06-29T07:47:54+00:00